L'Art du Chant

Le Chant de l'Être de Serge Wilfart : trouver sa voix authentique

24 janvier 2025

Au-delà de la pratique du chant, au-delà du travail vocal, n'y aurait-il pas une transformation qui se joue à un niveau beaucoup plus profond que le simple fait de chanter — ce que l'on pourrait appeler un voyage initiatique ? C'est ce qu'évoque le livre de Serge Wilfart, « Le Chant de l'Être ».

J'accompagne depuis une vingtaine d'années des élèves qui veulent perfectionner leur technique vocale, à travers des cours et des stages, en tant que fondateur de l'école L'Art du Chant. « Le Chant de l'Être » est un livre très connu dans le milieu de la voix, réédité à de nombreuses reprises, et qui continue d'interpeller par son contenu. Je l'ai lu une dizaine de fois : il a une importance particulière pour moi, puisqu'il a été écrit par Serge Wilfart, qui fut mon maître de chant pendant plusieurs années — c'est auprès de lui que j'ai été formé pour devenir enseignant du souffle et de la voix. Cette présentation sera donc double : celle d'un lecteur qui analyse le contenu du livre, mais aussi celle de quelqu'un qui a suivi cet enseignement et en a perçu le côté vivant.

La particularité de ce livre, c'est qu'il ne parle pas seulement de chanter juste et de développer sa voix : il explore comment la voix peut devenir un chemin vers soi-même — une quête pour se reconnecter à son corps, à ses émotions, à sa sensibilité, et plus profondément à son être tout entier. L'ouvrage s'adresse donc aux chanteurs et aux passionnés de musique, mais aussi à ceux qui cherchent à mieux se comprendre, à s'épanouir, à trouver un équilibre dans leur vie, à travers le support du souffle et de la voix. La question posée est simple : le chant, qui à la base est un art ou une technique, ne serait-il pas aussi un acte de vérité ? Et retrouver sa voix, ne serait-ce pas aussi retrouver son être ?

Trois grands axes structurent le livre : d'abord l'histoire personnelle de l'auteur et sa quête pour retrouver sa voix, ensuite sa méthode pour reconstruire l'instrument vocal, et enfin sa vision philosophique et spirituelle de la voix comme moyen de transformation.

Un parcours personnel marqué par la perte de voix

Pour comprendre comment Serge Wilfart a abordé la voix à un niveau si profond, il faut revenir sur son parcours. Né dans un village belge, à la frontière française, il ressent très jeune un sentiment d'exclusion, une sorte de no man's land identitaire. Son enfance est marquée par des moments difficiles, en particulier son placement en pension, vécu comme un véritable abandon, synonyme d'études chaotiques et d'une révolte contre l'autorité. Dans cette période compliquée, un déclic se produit : un professeur de chorale entend sa voix et lui propose de chanter en soliste. Ce moment de reconnaissance, bref mais marquant, reste gravé en lui ; plus tard, des opérettes découvertes en famille lui révèlent le pouvoir d'expression par la voix. De ces expériences émerge un pressentiment : bien chanter va bien au-delà du simple plaisir, c'est une façon de reprendre contact avec son corps, de s'affirmer et d'exister pleinement.

À la fin de l'adolescence, il se lance pleinement dans le chant, s'inscrit au conservatoire, obtient des prix en solfège, en chant et en art dramatique. Mais malgré ces succès, il ressent une profonde frustration : ses professeurs lui imposent une voix de ténor léger, aiguë, qui ne correspond ni à son ressenti, ni à ses goûts, ni — il le découvrira plus tard — à son être profond. Cette contradiction, chanter avec une voix qui n'est pas la sienne, finit par l'épuiser, jusqu'à fragiliser gravement sa voix, qu'il perdra d'ailleurs plus tard à la suite d'un choc émotionnel.

Dans ce mal-être, il part en quête de réponses. Il rencontre d'abord un maître de chant, André Dore, qui l'aide à retrouver une certaine stabilité — mais ce n'est qu'un début. Il rencontre ensuite un maestro italien, Abrami, qui transforme vraiment sa voix en insistant sur les harmonies graves : un moment clé, où il commence à ressentir une voix qui résonne avec tout son être. Mais il n'est pas pleinement satisfait : il lui manque un travail sur la respiration, et surtout, il réalise que cet enseignement reste une aide extérieure — il ne comprend pas encore par lui-même comment sa voix trouve sa plénitude. Ce n'est pas relaté dans le livre, mais Serge Wilfart racontait que le maestro Abrami finit par mourir, et que six mois après, cette voix retrouvée disparut complètement.

La naissance de la méthode

La méthode de Serge Wilfart naît de la combinaison de plusieurs facteurs. Il décrit d'abord un effondrement intérieur complet : « la remise en question de la voix entraîne la destruction, ou plutôt l'effondrement de tout l'édifice, et c'est bien ce qui m'arriva sur les plans professionnel, familial et spirituel. » En parallèle, il entreprend une thérapie analytique, qui « fit table rase et place nette » d'une attitude chancelante, et débute ce qu'il appelle une démarche initiatique — un engagement dans une confrérie maçonnique, qui l'ouvre à une dimension beaucoup plus spirituelle. On ressent d'ailleurs dans son enseignement une dimension symbolique, avec une recherche systématique d'harmonie : il envisageait la reconstruction de l'instrument humain à l'image d'une cathédrale, avec des fondations, un sommet, et des proportions cohérentes qui soutiennent l'ensemble. Enfin, on lui propose de diriger des cours de chant : il bascule de la vie d'artiste à la vie d'enseignant, et c'est dans ce cadre qu'il expérimente et développe les fondements de sa méthode.

De cette quête, Serge Wilfart tire une leçon précieuse : notre voix n'est pas quelque chose qu'on fabrique, qu'on apprend de l'extérieur ou qu'on imite — c'est quelque chose qu'il est bon de découvrir et de ressentir par soi-même, à travers un cheminement intérieur. Cette découverte s'accompagne souvent d'une déconstruction : il est bon de déconstruire ses habitudes, ses croyances, pour revenir à une véritable authenticité.

La méthode : réunifier corps, souffle et esprit

La méthode que présente Serge Wilfart ne se limite pas à la technique vocale : elle vise à réunifier, à réharmoniser le corps, le souffle et l'esprit — car pour lui, travailler sa voix, c'est avant tout travailler sur soi-même. La voix n'est pas qu'un outil d'expression : c'est un instrument complexe, reflet de notre état intérieur. Quand on chante, tout entre en jeu : la respiration, la posture, la verticalité du corps, mais aussi l'état d'esprit, les émotions, l'énergie déployée.

L'idée centrale est simple : nous naissons tous avec une voix harmonieuse et pleine — sa référence centrale est le cri du bébé, et plus précisément sa violence, c'est-à-dire l'accès libre et fluide à toute la puissance vocale dont nous disposons. Mais au fil de la vie, notre voix se dégrade : étouffée par des tensions, des blocages émotionnels, et par une éducation qui exacerbe l'activité mentale et nous déconnecte de notre base. Le son perd progressivement son ancrage, et sa qualité de vibration. Serge Wilfart décrit cela à travers ce qu'il appelle les âges de la voix : l'énergie, fortement ancrée dans les zones basses du corps chez le nourrisson, vient progressivement se loger dans les zones hautes de l'organisme au fil de notre évolution.

C'est en agissant sur ce triptyque corps-souffle-voix qu'un véritable travail de reconstruction peut commencer, selon trois directions principales.

La libération du corps et le retour à l'ancrage. Les tensions se logent dans les zones hautes — clavicules, haut du dos, mâchoires — créant de faux points d'appui qu'il s'agit de gommer pour revenir à la terre, par un repositionnement du corps soutenu par l'activité du souffle et de la voix. Serge Wilfart parlait de « bouleversement », au sens littéral — une boule que l'on reverse, avec l'énergie qui revient à sa base —, ou encore du passage du ballon de foire qui flotte dans les airs au fil à plomb qui pèse vers le bas. Le corps retrouve ainsi sa juste verticalité, avec la possibilité de réharmoniser toutes les parties de l'instrument.

Le juste geste d'inspiration. Il s'agit de reconstruire la mécanique de l'appel d'air dans toute son ampleur, sa direction, son calme. « L'inspiration est la première nourriture », disait-il : avant de restituer sa voix, il faut accumuler une énergie positive à offrir. Il évoquait une qualité de pression — un inspire très dense, à l'image d'une machine à vapeur où l'eau devient vapeur saturant toute la structure corporelle —, et la recherche d'une respiration totale, non entravée, trouvant toute son amplitude : la « respiration du bâillement », qui va systématiquement au bout.

L'impulsion vocale fondée sur le cri. En lien avec le travail du corps et du souffle, la voix reste au centre de la méthode. Fidèle à sa réflexion sur la voix du bébé, Serge Wilfart invite à fonder l'impulsion vocale sur le cri, pour aller chercher toute la substance et toute la brillance de la voix, se reconnecter à son centre, libérer certaines tensions, retrouver une voix authentique. Ce cri, assimilable à celui du bébé, est une force brute qu'il s'agit de réharmoniser, un peu à la manière d'une œuvre d'art que l'on façonnerait. L'autre aspect, à côté de la recherche du cri, concerne la recherche de la vibration, rendue possible en positionnant la voix sur la place du I — entre la lèvre supérieure et le nez, ce qu'il appelait la pointe de la flèche. En captant bien cette place, substance et vibration de la voix se réunissent.

Pour transmettre concrètement cette méthode, Serge Wilfart s'appuyait notamment sur une vocalise en quatre syllabes, « yé yi you ya », décrite de manière approfondie dans le livre et qui réunit toutes les qualités de la voix ; et sur des postures physiques destinées à réactiver le bassin depuis sa base, pour libérer les tensions et propulser la voix à pleine puissance.

Une dimension holistique et initiatique

Ce qui rend la méthode de Serge Wilfart unique, c'est qu'elle ne se limite pas à développer la qualité vocale : elle agit sur toutes les dimensions de la personne, à des niveaux parfois insoupçonnés — une dimension véritablement holistique.

Pour lui, le point de départ consiste à rétablir une personnalité qu'il qualifie d'altérée. « Nous sortons tous de l'adolescence et entrons dans l'âge adulte avec une voix qui n'est pas la nôtre, reflet d'une personnalité fausse », disait-il. Le travail sur la voix est une invitation à abandonner une manière de paraître pour tendre perpétuellement vers une manière d'être : le son a vocation à exprimer une vérité, une authenticité en lien avec un vécu profond et intime.

Serge Wilfart décrit dans le livre de nombreux bienfaits du travail de reconstruction par le souffle et la voix, illustrés par des exemples de personnes rencontrées au cours de son parcours d'enseignant, avec des transformations qu'il décrit comme spectaculaires. Le travail permet, selon ses mots, d'éprouver des sensations intérieures de découverte, d'épuisement — au sens de détente, de relâchement — et de sérénité : une manière de s'explorer en profondeur, jusqu'à une forme d'épuration, comme un nettoyage à travers l'émission de la voix. Parmi les bienfaits cités : une reconnexion au corps, comme si l'on retrouvait le chemin vers son intériorité ; un rééquilibrage de l'activité mentale, qui tend à se calmer ; une forme de stabilité caractérielle et comportementale ; un discours qui change chez ses élèves, avec un retour à l'essentiel ; parfois des changements inopinés dans la vie professionnelle, ou l'émergence de préoccupations inattendues, d'ordre philosophique ou spirituel.

Par rapport à cette dimension spirituelle, Serge Wilfart décrit le parcours du travail vocal comme une démarche initiatique : retrouver sa voix, c'est aussi traverser des zones d'ombre en soi-même, déconstruire des blocages, et ouvrir des portes vers une compréhension plus profonde de qui l'on est. On observe dans « Le Chant de l'Être » une analogie avec la méditation, qui comporte elle aussi deux dimensions : la concentration, et l'observation de ce qui se manifeste.

Sur la concentration, il écrit : « rien ne peut jamais s'obtenir ni durer dans le travail par la voix sans cette disponibilité intérieure qui fait du chanteur un explorateur de l'espace du dedans » ; et encore : « ce travail est bien initiatique car il implique une concentration du chanteur au sens d'un retour au centre, en vue d'un redéploiement de tout son être ordonné autour de l'invariable milieu. » Cette qualité de concentration vaut pour le chant, mais aussi pour toutes les dimensions de l'existence : reconnaître un centrage, pouvoir s'y établir, le maintenir le plus longtemps et le plus régulièrement possible — qu'on soit au calme ou dans l'activité du quotidien, tout se vit alors depuis ce point d'origine.

Sur l'observation, Serge Wilfart explique que le travail sur la voix, par sa pratique régulière, amène à percevoir la réalité différemment — pas seulement comme une idée, mais comme quelque chose que l'on ressent intérieurement. La voix que l'on croyait restreinte, limitée, trouve de nouveaux déploiements, de nouvelles ouvertures. Il arrive, disait-il, que l'on touche quelque chose d'essentiel et de nouveau dans la voix, une connexion à l'authenticité où la voix semble venir d'une autre partie de l'être — ce moment où « ce n'est plus moi qui chante, le chant se déploie lui-même à travers moi, mais aussi au-delà de moi. » Il appelait cela la voix de l'autre : un moment où la voix surgit depuis une partie mystérieuse, que le mental ne peut saisir, qui nous dépasse totalement et qui, en même temps, est totalement libre — une forme de transcendance.

Vers la fin du livre, il évoque la possibilité d'un cheminement nouveau : « ce travail devient initiatique à un moment précis, lorsque l'élève a dénoué pour l'essentiel ses tensions physiologiques et psychologiques. L'éveil intérieur ouvre alors la voie aux grandes questions d'ordre universel. » Tout se passe comme si le chanteur, dégagé de ses tensions et de son ego, pouvait enfin sortir de lui-même pour entrer dans une dimension spirituelle. Cette vision de la voix comme chemin d'évolution est ce qui rend « Le Chant de l'Être » si singulier : une invitation à chanter non pas pour performer, mais pour se retrouver.

Une question à se poser

« Le Chant de l'Être » est un livre saisissant, qui ne s'adresse pas uniquement aux chanteurs et aux artistes : il s'adresse à chacun, car nous avons tous une voix — une voix parfois bloquée, entravée, mais que nous avons tous la possibilité de libérer. La voix n'est plus un simple outil de communication ou d'expression artistique : elle est l'expression de qui nous sommes.

Je vous invite à vous poser cette question : quelle est votre relation avec votre voix ? Dans quelle mesure est-elle fluide, naturelle, connectée — ou, au contraire, dans quelle mesure reflète-t-elle des tensions, des blocages ? « Le Chant de l'Être » a marqué un nombre considérable de personnes qui ont découvert, dans leur voix, des potentialités jusque-là insoupçonnées. Peut-être ce livre vous donnera-t-il, à vous aussi, l'envie d'explorer votre voix d'une manière nouvelle.

Pour commencer à expérimenter cette exploration, vous pouvez télécharger ma formation gratuite sur les fondements du travail vocal.